Il s’invite en permanence au sein de nos existences. Il est l’ombre portée sur chacun de nos actes. Pourtant, il demeure bien peu questionné. Le titre vous aura déjà informé, je parle de l’État. Lui que nous avons intégré comme une donnée évidente de la société. Or, le drame de notre condition provient précisément du fait que nous n’avons toujours pas compris quelle était la nature et les effets de l’État. De son côté, lui a bien cerné quelle était notre utilité. L’État sait comment extraire la valeur que nous générons. Il sait se perpétrer à travers notre assentiment. Pourtant nous restons là, apathiques.
L’érosion de la Liberté continue, et elle continuera tant que nous ne serons pas assez nombreux à faire les médiations qui s’imposent. Poser des constats sur le réel est une chose, encore faut-il savoir ce qui cause notre mal et comment s’en extraire. Comprendre l’État revient à briser le sortilège de son apparente nécessité et à se donner les moyens de son dépassement. Dans cet article, je vous propose un panorama de la nature de l’État, ainsi qu’un début de piste pour réussir à faire mieux, hors de lui.
I. Une nature bien particulière
L’État n’est pas une organisation comme les autres. Il ne procède d’aucune association volontaire. Il ne partage aucune caractéristique avec l’individu pacifique ou avec l’entrepreneur. Au contraire, l’État est le détenteur du monopole de la violence légale sur un territoire donné. En se proclamant arbitre ultime de tout litige sur son territoire, l’État s’extrait du droit privé pour fonder et s’approprier le droit public, domaine des privilèges et des exemptions.
L’État monopolise ce qu’on nomme les fonctions régaliennes. Il peut donc violenter, enfermer, contraindre, taxer et juger, tout en interdisant formellement aux individus de faire de même à son égard. Le crime privé est donc proscrit et poursuivi (à juste titre) tandis que le crime public est normalisé. Crime, dis-je ? Oui, crime ! L’État ne produit aucune richesse. Il est objectivement un parasite qui vit exclusivement de la nôtre. Par l’impôt, il vole. Et par la loi, il commande. À ce stade, nous commençons déjà à percevoir sa nature belliqueuse. Mais allons plus loin.
Historiquement, rappelons que l’État n’est pas le fruit d’un contrat social. Quel contrat aurions-nous bien signer ? Un contrat valide suppose une clause de sortie. Aucun lien juridique de ce type n’existe entre l’État et nous. En vérité, l’État est né de la conquête. Comme l’explique l’économiste Mancur Olson, l’État est passé du stade du “bandit itinérant” (qui pille et s’en va) à celui de “bandit stationnaire” (qui reste) à travers le temps. Le “bandit stationnaire” comprend qu’il doit protéger ses victimes contre d’autres pillards et leur laisser juste de quoi survivre pour les taxer durablement. Quoi de mieux qu’un tribut prévisible après tout !
La formule du sociologue Charles Tilly (à priori pas suspecté d’anarcho-capitalisme) va dans ce sens : “L’État a fait la guerre et la guerre a fait l’État”. Cela résume bien comment les structures étatiques se sont hypertrophiées par la violence initiée, jusqu’à devoir financer des armées permanentes. C’est aussi ce qui fait dire à l’économiste Pascal Salin dans Libéralisme (2000) : “L’État n’a aucune justification morale ni scientifique, mais (...) constitue le pur produit de l’émergence de la violence dans les sociétés humaines”. L’État est donc une entité qui s’approprie des privilèges par la violence initiée, brisant ainsi le principe d’universalité du Droit.
Comme l’ont souligné Franz Oppenheimer puis Murray Rothbard, l’État est l’organisation des moyens politiques, ce qui nous ramène à cette idée de puissance régalienne monopolisée. Au contraire, tout individu ou organisation non étatique vit à travers des moyens dits économiques. Nous épargnons, produisons et échangeons pour assurer notre survie, et plus encore notre développement. Nous respectons le consentement individuel, là où l’État l’outrepasse sans cesse pour exister.
Si l’État partageait la même nature que nous, il n’aurait ni besoin de propagande pour nous conditionner, ni d’un monopole de la force pour nous soumettre. Toute entité légitime devrait être un acteur de marché soumis à la concurrence, et en droit de faire sécession. Nous parlons de souveraineté individuelle pour évoquer ce respect intégral du droit naturel de chaque individu. Or, l’État interdit toute concurrence à ses fonctions régaliennes, tout comme la sécession. Il est l’incarnation de l’exception, celle de la violence institutionnalisée. Il est celui qui se place de facto au-dessus de nous, sans besoin de se justifier rationnellement et sans jamais demander la permission. L’État s’impose, et c’est tout.
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2. La préservation par la domination
Pour assurer sa pérennité, l’État a forgé et entretenu différents mythes. L’un d’eux est déniché par Murray Rothbard dans L’Anatomie de l’État : l’idée que “l’État, c’est nous”. Un écran de fumée destiné à dissoudre la responsabilité de gouvernants illégitimes dans une abstraction nommée “bien commun”. En prétendant que l’État serait synonyme d’une volonté populaire unifiée, la transmutation sémantique opère sous notre seuil de conscience. Le pillage se change en solidarité. La fiscalité conditionne les services publics. L’obéissance revient à accomplir son devoir citoyen.
De la colonisation des mots découle la colonisation de l’espace social. J’ai parlé du bien commun. Mais pensez aux termes comme justice sociale, minorités opprimées, Nation à sauver, etc. Autant d’expressions qui servent à justifier l’étatisme au sein de partis (ou d’autres entités collectives) cherchant à créer des “droits à” (= des “obligation de” pour d’autres) et des ressources. C’est donc un mode d’organisation qui colonise l’espace social par la conflictualité qu’elle suppose. Tout le monde est amené à désigner un ennemi et à lui faire perdre du terrain.
Mais puisque la force est coûteuse et génératrice de révoltes, l’État doit faire de notre obéissance une habitude. Il règne donc avant tout par les idées et la mystification. Ce “nous“ associé à l’État en fait partie. C’est pourquoi l’État utilise la richesse qu’il extrait pour financer sa propre validation populaire. C’est un circuit fermé où l’individu finance malgré lui des personnes payées pour le convaincre de se laisser voler et contraindre. La propagande infuse à travers l’information et la culture à grande échelle, et en devient presque invisible.
Tout cela n’est pas nouveau. Le pouvoir a depuis longtemps compris qu’il avait besoin de porte-paroles rétribués par l’impôt. Les intellectuels de plateau, les experts en tout genre et les fonctionnaires occupent cette fonction de légitimation, qu’ils en aient conscience ou pas. Le deal est simple : en échange d’un statut protégé et de subsides, ils justifieront l’intervention étatique. L’État sera présenté comme le garant de la justice, de l’éducation et de la paix, occultant alors sa nature prédatrice. La culture n’y échappe pas. Combien de fois dans l’Histoire avons-nous vu des artistes partager les valeurs de l’institution qui les nourrissait ?
L’État entretient également des intérêts économiques. Il crée autour de lui un effectif de grandes entreprises qui ne vivent pas de la satisfaction du client (via les moyens économiques), mais de la proximité avec son Pouvoir (via les moyens politiques). Le deal est le même. L’État offre des législations favorables, des niches fiscales et/ou des marchés captifs. Les entreprises offrent du capital, privatisent les gains et socialisent les pertes. Les entreprises publiques et les grandes industries (souvent prises à tort comme étant 100% privées) deviennent alors des défenseurs acharnés du système étatique. Qu’importe sa forme finale (ou désirée), l’étatisme est alors pérennisé.
La finalité d’une telle stratégie n’est pas tant d’obtenir un large soutien des foules, mais d’obtenir une forme de résignation inconsciente. L’individu doit percevoir l’État comme un invariant de sa réalité, aussi inévitable que la gravité ou le cycle des saisons. Une fois l’alternative sociale devenue impensable au niveau des concepts, comment celle-ci pourrait-elle bien se réaliser en pratique ? Moins l’État a besoin de sortir les armes face à son propre bétail, mieux c’est. Il préfère largement gérer sa cour et maintenir ses mythes. Tout cela est moins coûteux, et moins dangereux.
À ce stade, certains pourraient me dire que l’État est tout de même contenu par des lois, des constitutions ou des principes. Que la démocratie vaut bien mieux que la dictature. C’est une illusion. Vous oubliez la nature dont je vous ait parlé plus haut. On aime à croire que la démocratie est un rempart contre l’arbitraire. Pourtant, cette confiance repose sur une erreur de diagnostic. On ne peut pas limiter durablement une entité qui détient le monopole de la violence… et donc de l’interprétation de ses propres règles ! Si l’État est celui qui définit, interprète et applique la loi, alors la loi n’est pas un frein, mais un outil qu’il ajuste à ses besoins.
Chaque tentative historique de borner l’État finit par être stoppée ou contournée. Les constitutions finissent par protéger l’État des individus, alors même qu’elles étaient censées protéger les individus des dérives de l’État. Réalisez ce renversement total. Ce sont les juges nommés par l’État qui interprètent ces textes. Il est donc illusoire d’attendre d’eux qu’ils en fassent une lecture qui affaiblirait leur employeur, tout comme il est vain d’espérer une libéralisation spontanée du régalien de la part des hommes de l’État. Quant à la notion de contre-pouvoir, c’est une ruse sémantique. Ce qui se manifeste concrètement, c’est une répartition des tâches au sein d’une même structure coercitive. Le législatif, l’exécutif et le judiciaire ne sont que les extensions d’un même corps cherchant à se préserver à notre détriment.
Cette nature tournée vers l’exploitation régit aussi bien l’ordre intérieur que l’ordre extérieur. Les relations entre États sont donc motivées par le Pouvoir lui-même. Ce qu’on nomme souvent diplomatie n’est rien d’autre qu’une guerre discrète menée contre les individus productifs et pacifiques. Nous voyons donc se déployer des alliances de passage pour mutualiser les coûts de la coercition et se partager des zones d’influence, mais aussi des affrontements quand les avantages escomptés par les attaquants semblent justifiés. Lorsqu’un État se déploie, que ce soit par des pressions économiques, la subversion culturelle ou l’agression militaire, il ne fait qu’obéir à sa fonction primaire de domination.
L’État bombarde des populations civiles, renverse des régimes et colonise des territoires au nom de ladémocratie”, des “droits de l’homme” ou de la “sécurité collective”. C’est ce qu’il fait depuis toujours. À titre d’exemple, les États-Unis et Israël se sont montrés particulièrement agressifs ces dernières années. Mais la démocratie et les autres prétextes invoqués ne sont que des mots-vortex destinés à rendre l’agression acceptable auprès de l’opinion publique, laquelle est indispensable à l’État si vous m’avez suivi jusque-là. Les technologies de destruction et les récits se sont peut-être sophistiqués au fil du temps, reste que la nature de l’État n’a jamais changé. La réalité demeure celle d’un brigandage à grande échelle.
3. Une tension continue entre esclavagisme et Liberté
L’État ne se soucie ni d’éthique individuelle, ni de notre prospérité. Son unique préoccupation est la préservation de son monopole de la violence. L’État ne peut donc pas supporter la perte de contrôle, qu’il s’agisse d’une délégitimation populaire ou d’actions rendant ses services obsolètes. La désobéissance, la grève fiscale ou l’émergence d’organisations parallèles sont donc pour lui des menaces existentielles. C’est pourquoi l’État resserre son emprise lorsqu’il se sent menacé, s’octroyant toujours plus de droits exceptionnels au nom de l’urgence nationale, lesquels deviennent la norme une fois la tempête passée.
Au final, l’Histoire est celle d’une tension continue entre deux forces antagonistes :
Les Forces Sociales : l’ensemble des individus et des organisations légitimes reposant sur la coopération volontaire. Il s’agit de la source de toute évolution positive, désirée par les individus eux-mêmes à travers leurs échanges.
Le Pouvoir : la force étatique qui ne produit rien par elle-même, mais parasite les fruits de la créativité humaine.
Chaque avancée du génie humain a été suivie une capture par le Pouvoir. Le XXe siècle en fut l’illustration tragique, puisqu’il fut celui de la montée progressive des taux d’imposition et de la prolifération des réglementations. C’est aussi le siècle de la mainmise des banques centrales et de l’immixtion de l’État dans les moindres recoins de nos vies. Pourtant, c’est malgré l’État et jamais grâce à lui que l’Humanité a continué d’avancer. Nous sommes donc créateurs, envers et contre tout. Cette tension historique entre la capacité des individus à réinventer des espaces de Liberté et l’acharnement du Léviathan à les refermer a depuis toujours configuré la morphologie des sociétés humaines.
À ce stade, la question n’est plus de savoir si l’État va s’arrêter de lui-même. La question est de savoir quelle forme nous souhaitons donner à notre propre résistance. Face à une entité qui détient le monopole de la force, la lutte frontale semble vaine. Elle est de plus très dangereuse, et non adaptée à notre éthique. Nous cherchons à quitter la sphère du Pouvoir, non à recréer des violences dans le monde. La seule transformation sera donc silencieuse. Elle s’appuiera sur un retrait méthodique vis-à-vis des structures dominantes. D’une part, nul ne change une culture sans faire évoluer ses idées et ses réflexes. Il faudra donc d’abord briser les chaînes mentales qui nous font croire que l’État est un horizon indépassable. Cet article s’inscrit dans cette volonté de ré-instruction populaire.
D’autre part, il s’agira de construire des systèmes sociaux si fluides et si performants (en fonction de besoin réels, pas fantasmés ni décidés par quelques-uns) que l’État en deviendra obsolète. Si le marché libre propose une monnaie stable, une éducation variée et une sécurité fiable, l’illusion de la nécessité étatique s’effondrera d’elle-même. En déplaçant nos activités de la sphère publique vers des réseaux privés et décentralisés, nous affamerons la Bête. Nous n’avons pas besoin de faire la révolution. Nous devons apprendre à nous passer de l’État.
Soyons lucides, cette transition sera longue. Les premiers États datent de 3500 av. J.-C. dans la région d’Uruk (actuel Irak) et prenaient la forme de cités-États esclavagistes. On ne se débarrasse pas d’une institution plurimillénaire comme ça. La Liberté est exigeante, d’autant plus quand on constate que l’Humanité a été collectivement dressée à ne plus savoir vivre sans tuteurs officiels. Je le sais, passer du statut de citoyens esclavagisés à celui d’adultes souverains constituera un défi immense. Mais l’étatisme n’est pas une fatalité tant que l’Homme sera.
À nous de faire la différence.






